Résidu Pentagone

Communautés de jeu

J'écris ceci suite à deux expériences déplaisantes. Ces expériences ont toutes deux eu lieu ce soir même, soir pendant lequel j'écris ces lignes. Je ne sais pas bien par où commencer. En fait, ces deux expériences ont eu lieu sur un jeu en ligne, à savoir Monster Hunter Generations (MHGen), sur Nintendo 3DS. Ce jeu, sorti au japon en fin 2015 et en occident en mi-2016, inclut la possibilité pour les joueur⋅euse⋅s de se connecter en ligne pour chasser dans un groupe, allant de une à quatre personnes. Ces groupes, appelés hunters' hubs en anglais, ont chacun un leader, à savoir la personne qui a formé le groupe. Ce leader choisit les modalités et les configurations de son hub, comme par exemple un court message affiché en tête de groupe, visible par tout autre chasseur⋅eresse souhaitant rejoindre un hub. Ainsi, la plupart des hubs sont des groupes de chasse, simples, souvent intitulés Recruiting! / Recrute! / Rekruiting! / ¡Apúntate! où chacun⋅e choisit une quête au tour par tour. D'autres hub sont des groupes de chasse exclusive à un seul monstre / une seule quête, ce qu'on appelle du farming.

Les jeux Monster Hunter sont des jeux difficiles, où vous devez combattre, seul⋅e ou en équipe, des monstres tous plus brutaux, forts, impressionnants, agiles, voraces et dangereux les uns que les autres. Même après 1000 heures de jeux sur Monster Hunter 3 Ultimate et près de 740 heures de jeu sur Monster Hunter Generations – le jeu dont il est question dans ce texte –, je peux affirmer que j'ai encore beaucoup à apprendre, et que ces jeux sont sans fin. Alors que vous atteignez de nouveaux sommets, des quêtes encore plus difficiles vous attendent. Chassez des monstres. Gagnez des ressources. Fabriquez de nouveaux équipements. Chassez des monstres encore plus gros. Plus grosses ressources. Plus gros équipements. Etc. Monster Hunter est une exemple typique de jeu cumulatif, basé sur un mécanisme, qui s'avère très satisfaisant, d'accumulation de ressources, d'argent, d'équipements, de panoplies, de rang… Dans un tel jeu, chasser en équipe devient important : alors que vous pourriez passer plus de 25 minutes à chasser un monstre seul⋅e (40 si vous débutez…), la même quête peut être ballayée en moins de 10 minute avec une équipe efficace. Et les récompenses sont les mêmes, seule la prime (l'argent, donc) est divisée par le nombre de chasseur⋅eresses.

Seulement, il n'y a pas que des groupes de chasse. Il y a aussi des groupes dédiés à autre chose que le propos principal du jeu (chasser comme des brutes épaisses). C'est alors qu'on voit apparaître des groupes intitulés "Chat hub", "Chill n chat", "chat only", "roleplay"… avec son penchant sexuel : "S.ex hub", "Adult T or D", cherche meuf", etc. On peut également apercevoir la dépression latente qui plane sur ce jeu, avec des groupes intitulés "S.uicide", "im worthless", "depressed", et j'en passe (le plus terrible étant que cela n'est pas rare, il ne s'agit pas du fait isolé d'une seule personne en situation de dépression). Je suis déjà familière avec les communautés de RP (RP = Roleplay), et généralement, à chaque jeu en ligne de type RPG sa communauté RP, même pour un jeu comme MHGen.

En quoi consiste le RP ?

Le RP est une manière de jouer par écrit. À partir du moment où l'interface vous permet d'écrire pour parler à d'autres personnes, vous pouvez avoir du RP (j'en ai même déjà fait par SMS, à l'époque des téléphone à clavier). Pour faire court, vous incarnez un personnage et parlez dans la peau de ce personnage. Ce dernier peut avoir son histoire, un passé, des relations, des particularités, etc. Vous pouvez décrire vos actions entre * en parlant de vous à la troisième personne du singulier, à la manière d'un⋅e narrateur⋅rice externe à l'histoire. Un exemple :

D'accord, je vais y aller. * Ramasse son sac à dos, son épée, sa ceinture de cuir ainsi que sa gourde pour se mettre en route sans plus tarder *

Bien sûr, son penchant érotique existe (et pas qu'un peu !), et cela peut avoir plusieurs noms : ERP pour Erotic Role Play, ou encore RPQ, pour… RP Cul. Ouaip, je sais c'est moins classe qu'ERP. Au final, une communauté RP est simplement un ensemble de joueur⋅euse⋅s qui s'adonnent à la pratique du RP(pas forcément Q), et qui savent généralement où et comment se retrouver/reconnaître entre elleux.

Et donc, ces deux mauvaises expériences ?

J'en viens. Sur MHGen, j'incarne Velvet. Je suis une chasseresse expérimentée et mon style de jeu est souvent très aggressif. Mes armes de prédilections sont la grande épée ("grande" genre taille humaine), le marteau, l'épée longue, la morpho-hache (un mélange hache / épée), la volto-hache (un mélange épée bouclier / hache), ou encore les lames doubles. Ce sont donc que des armes au corps-à-corps, qui demandent souvent d'esquiver les attaques au bon moment. Dakinator, un chasseur de très haut rang avec qui je chasse souvent, m'a qualifié de "Legend of MHGen" suite aux nombreux combats que nous avions menés. Vous remarquerez que c'est la partie où je me mets en avant, la partie « Oh eh, comment elle s'auto-suce ! ». C'est aussi cela qu'implique ce jeu : c'est un jeu de hiérarchie, de gros muscles, de gros rang. Quand j'étais Rang 6, on m'emmerdait pas mal. Maintenant que je suis Rang 360, on me demande plutôt mon aide. Exactement comme quand vous entrez au collège, en 6ème. Il y a ces ados, plus âgés, en 3ème, qui se permettent plus de privilèges. Vous les redoutez, et parfois même ils se permettent de vous emmerder. Puis vient le jour où vous êtes vous-même en 3ème, et que les 6ème vous paraissent tous⋅tes con⋅ne⋅s, et que vous vous sentez un peu pousser des ailes, et que vous goûtez au plaisir d'être vous-même un⋅e connard⋅asse. Ça, c'est Monster Hunter.

Je ne crains plus rien, j'affronte tête baissée les ennemis les plus féroces, parce que c'est si satisfaisant que de gagner un combat difficile. Parfois même, il arrive que je perde tous mes compagnons lors d'une quête. Seule face à un monstre excessivement fort, je m'en fous : je fonce, je m'acharne, c'est là l'un des plaisirs que je tire de ce jeu. Me prouver à moi-même que je suis forte ou douée à ce jeu, que je suis capable de réussir là où presque tous⋅tes auraient baissé les armes dès le premier instant. Le revers d'une telle attitude est qu'il est parfois difficile de tolérer une « mauvaise performance », ou encore tout simplement d'accepter de perdre parfois.

Seulement, avec ma montée de rang (et de force, d'équipements, d'argent, etc.) vient aussi ma montée d'exigence, et il m'est souvent difficile de trouver des hubs de chasse qui me conviennent. D'où ma tendance progressive à fréquenter, quelques fois, des hubs "chill" ou "chat". Et c'est ici qu'ont lieu mes deux expériences déplaisantes (ouf, enfin!).

La première expérience se déroule dans un chat intitulé "Chill/chat", ou quelque chose de similaire. Trois personnes s'y trouvent. Je n'y vais pas en tant que Velvet, mais en tant que Céleste, un personnage quant à lui Rang 2. Céleste est considérée comme de sexe masculin par le système du jeu, mais elle est une femme. Céleste est habillée d'un long manteau blanc et chaud, de grèves, et porte une coiffure de Moofah : une coiffure blanche, dotée de deux cornes mignonnes (qui ressemblent beaucoup à des bois de cerf), lui couvrant les yeux. Céleste est calme, assez impassible, très souvent aimable. Elle ressemble légèrement au personnage de Chad dans le manga Bleach ; un colosse d'origine méxicaine aux yeux recouverts par sa chevelure brune, assez taiseux et très costaud, particulièrement attaché à ses ami⋅e⋅s.

Dans le hub, se trouvent trois autres personnes : Mayvis, une drama-queen-neko avérée, hautaine et obsédée par son bf (bf = boy friend = petit ami) ; Elli (ou Eli, m'enfin j'en ai rien à foutre), qui se décrivait comme un « Vanilla » (les vanillas sont l'exact opposés de toute pratique sexuelle de type BDSM ou kinky — pratiques sexuelles "non ordinaires") ; et enfin… Heu, honnêtement je ne sais plus. On va l'appeler « Machine », un surnom de substitution à peu près aussi respectueux que la personne qu'il désigne. Céleste arrive donc. Voici à quoi ressemblait, en gros, le début de la discussion (en anglais dans le texte).

(La conversation continue, entre Mayvis qui ne manque pas d'insulter tous ses interlocuteur⋅rices en faisant comprendre que son mec est musclé et intelligent, Elli qui tente de lancer un débat pour savoir si la taille des nichons est plus importante que leur forme, tout en affichant son indifférence totale lorsqu'il se permet d'être parfaitement offensant envers autrui – encore un privilège de mec, ou encore Machine qui fait mine de s'être endormie sur la table. Voici un peu comment cela se finit)

¹ : Furry est un terme qui désigne, en gros, des personnages anthropomorphes avec des traits de caractères d'animaux tels qu'un homme taureau, un homme lapin, une femme renarde, etc. placés dans différents contextes de jeu de rôle. Cela inclut des contextes érotiques. Aussi les jeux de dating furry sont-ils assez souvent des jeux Gays

² : J'ignore comment on peut traduire le terme "Vanilla" ; mais ma traduction serait faussée si je mettais "Je suis un connard" à la place.

Il y a énormément à dire de cette expérience là, qui n'est malheureusement pas retranscrite avec exactitude. Déjà, on peut tout de suite constater que, Céleste, qui arrive en milieu de conversation, que personne ne connait et qui est seulement de Rang 2, devient tout de suite la cible d'Elli, la cible de ses ralleries et de ses méchancetés gratuites et immédiates. Ne l'oublions pas, le rang d'un⋅e joueur⋅euse est constamment affiché et visible. Votre nom est affiché blanc si vous êtes de bas rang, en jaune si vous êtes de rang intermédiaire, rouge si vous êtes de haut rang et violet si vous êtes de très haut rang. Il y a aussi la couleur bleu pour les personnages de rang 999 (lol). Le facteur étranger + débutant (et peut-être peut-on rajouter queer) font de Céleste une cible "facile". Les deux autres membres du groupe, en particuliers Machine, n'hésitent pas à aller dans le sens d'Elli, (quand Machine dit qu'elle « bute les furry » par exemple), ou bien ne s'y opposent pas. Céleste devient le centre d'une attention malveillante, où elle se retrouve associée, à son insu, à une catégorie qu'elle ignorait complètement et qui suscitait la haine de ses interlocuteur⋅rice⋅s. Haine, par ailleurs, gratuite et injustifiée. Je ne comprends d'ailleurs pas ce que ces connards (j'ai envie de laisser ça au masculin, oui) ont à reprocher à la culture furry! C'est juste des animaux anthropomorphe, et iels niquent si iels en ont envie ! Oh, mais peut-être que parce que c'est GAY ?

Je m'égare. Le comportement du groupe est donc un comportement exclusif, c'est-à-dire qu'il s'agit d'un comportement qui a pour fonction d'exclure, ou encore d'isoler et d'identifier l'élément étranger. C'est un mécanisme typique d'un groupe déjà établit qui voit de nouvelles têtes arriver en son sein. Dans certains cas, cela se traduit sous la forme de bizutage, par exemple. À ce moment, deux choix s'offrent à la personne étrangère : soit elle tolère de se faire traiter comme de la merde, puis finit par s'intégrer au groupe en se conformant à ses codes comportementaux ; soit elle ne l'accepte pas et ne sera jamais intégrée au groupe. Il n'y a pas d'intermédiaire : si vous tentez d'intégrer le groupe tout en restant fidèle à vos convictions (en particuliers celles qui rentrent en collision avec ledit groupe), vous n'y arriverez jamais complètement, il subsistera toujours un vide, une distance entre vous et ce groupe. Si vous tentez de rejoindre un groupe d'informaticiens (au masculin, important) alors que vous êtes, disons, une femme trans féministe (allez, la totale) ; vous allez clairement en chier des bulles.

Le résultat de cette conversation est clair : l'exclusion de Céleste et sa non-intégration à un cercle social. Céleste – donc moi – a décidé de refuser, et s'en est allée. Quoique Céleste fasse, elle ne pouvait pas se détacher de cette assignation au rôle de bouc émissaire. Vous remarquerez à quel point elle a été remarquablement polie, malgré l'hostilité hurlante. Céleste se contentait de rétorquer en posant des questions, comme une manière de renvoyer la balle, de ne pas se restreindre à seulement répondre aux questions / interjections / provocations. Malgré cette véritable force calme, rien n'y fait : Céleste n'a pas réussi à creuser une place qui lui convenait, car cet endroit ne lui convenait pas. Si j'avais incarné Velvet à la place, cela aurait changé des paramètres, sans doute. Mais l'issue aurait sans doute été la même.

Pour moi, cette conversation est typique de ce qu'on peut rencontrer dans les communautés de jeux en ligne : des personnes (majoritairement, des mecs blancs, on va franchement pas se mentir) qui s'avèrent hostiles ou potentiellement hostiles à toute forme d'expression de genre, de sexualité, à toute forme de pratiques sexuelles qui diffèreraient de la norme en place ; autrement dit à tout ce qui est un peu trop gay, un peu trop pédé, un peu trop lesbouffe (quoique, on tolère davantage les lesbiennes parce que putain, une meuf qui baise avec une autre meuf eh c'est chaud quand même), un peu trop feminazi… Ouaip, pas assez hétéro. Un exemple me vient en tête, une bribe de conversation avec un mec, sur ce même jeu. On parlait d'orientation sexuelle.

Un mec hétéro qui définit son orientation sexuelle comme n'étant pas, plutôt que comme étant. La contradiction est flagrante : alors qu'il prétend n'avoir rien contre les gays, il s'empresse quand même de dire qu'il n'est pas gay. Mais alors là, surtout pas. Là où il aurait pu dire "Je suis hétéro", ou "J'aime / je préfère les femmes", il a dit "Je ne suis pas gay". Cela montre plusieurs choses : d'une part, l'hétérosexualité est une norme si enracinée qu'il ne semblerait pas venir à l'esprit de ce mec (désolée, j'ai oublié son pseudo et de toute façon on s'en barbouille le pourtour anal) que de dire qu'il est hétérosexuel. Il n'y aurait alors que les gens non-hétéro (déviants, bouuuhhh!) qui parleraient de leur orientation sexuelle. D'autre part, la peur et la honte que d'être appelé "Gay" représenterait pour un homme (ou plutôt un adolescent parce que faut pas déconner), surtout dans un jeu vidéo. On peut alors comprendre pourquoi la culture Furry, souvent perçue comme essentiellement gay, suscite autant de haine de la part des joueurs.

Voilà une bande de salopiauds de merde qui mériteraient bien de se prendre une paire de claques.

Quant à la deuxième expérience, je ne suis pas sûre d'avoir envie d'en parler. Le texte comment déjà à se faire un peu long et puis là, il est juste 5h du mat, et je vais pas tarder à entendre les oiseaux commencer à chanter.

— Velvet

Publié le : 17/04/2020
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Ada : Chèr⋅e⋅s lecteur⋅ice⋅s, il n'y a aucun commentaire pour le moment.

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