Résidu Pentagone

Il paraît que je suis courageuse

Cela fait quelques mois à peine que j'ai commencé ma transition et entamé ma vie en tant que femme trans. Je l'ai déclaré à la plupart de mes ami⋅es, qui m'ont répondu que j'étais courageuse. Courageuse de quoi ? Sans doute me perçoivent-iels comme un roc qui émerge de l'eau, se dressant de sa propre existence à contre-courant, peu à peu erodé et lissé par le flux aquatique. Seulement, suis-je courageuse ? Une personne trans est-elle courageuse ? Qui est courageuse⋅x ? Quand mes ami⋅es me disent courageuse, qu'est-ce qu'elles veulent dire, et qu'est-ce qu'elles ne disent pas en disant cela ? N'est-ce pas une vaste fumisterie, un sucre pour apaiser l'amputation ? Je vous invite à y plonger joyeusement les mains avec moi.

Une chose que j'aime bien faire, lorsque je commence à me poser ce type de question, est de consulter les définitions des mots auxquels je m'intéresse dans le dictionnaire. Je trouve alors les définitions normatives (non pensées) que nous recevons de ces mots. Les dictionnaires offrent un miroir des puissances et des souffrances que les mots contiennent.

Définition donnée par le Larousse :

courage (nom masculin)

Le courage serait donc un nom masculin qui décrit globalement une fermeté. Ce mot décrit une fermeté face au danger, la souffrance, la fatigue, la douleur, la difficulté. C'est plus qu'un trait de caractère, c'est une attitude face à la difficulté ; c'est une composante essentielle du héros. Le courage et nombre de ses synonymes sont attribués à la virilité : l'ardeur, l'audace, la confiance, la constance, le cran, la force, la fermeté, la hardiesse, l'héroïsme, la persévérence, la solidité, la vaillance, la volonté…

Dans mon imaginaire, celui que j'ai reçu des histoires qu'on me raconte, j'associe le courage à la figure du héros (et de l'héroïne, moins souvent). Quand on me dit que je suis courageuse, j'entends toutes ces choses : quelque chose d'une héroïne grecque, ou d'une héroïne de guerre, ou encore d'une héroïne militante. Attribuer le courage à une personne revient à lui attribuer une part de ce statut d'héros⋅ïne.

Seulement, je ne suis pas une héroïne, et je refuse de l'être. Je ne suis pas forte ou solide, je ne suis pas vaillante et audacieuse, je ne suis ni héroïque ni courageuse. Je préfère laisser le courage pour les enculeurs de princesses. Je refuse de me voir attribuée des caractéristiques aussi empreintes de masculinité, mais surtout, je refuse de me faire octroyer le privilège d'être courageuse d'être moi, parce que ça n'a aucun sens à mes yeux. Être moi n'est rien de plus et rien de moins qu'être moi. Ce n'est pas un acte, ce n'est pas une performance, ce n'est pas un geste ni une manifestation.

Il y a sûrement une forme d'admiration ou de fascination de la part de mes ami⋅es dans ce que j'incarne. Toutefois, admireriez-vous un⋅e évadé⋅e de prison qui vit dans la crainte d'être identifié⋅e et retrouvé⋅e ? Je suis une évadée de prison, une rescapée du naufrage du genre binaire génital, une criminelle qui doit apprendre à survivre dans un monde qui lui est souvent hostile à cause de son passé.

Paul B. Preciado a écrit un texte frappant en fin 2014, s'intitulant Le courage d'être soi, qui paraît dans son livre Un appartement sur Uranus. En voici un extrait :

Vous m'octroyez aujourd'hui le privilège d'évoquer « mon » courage d'être moi après m'avoir fait porter le fardeau de l'exclusion et de la honte pendant toute mon enfance. Vous venez m'offrir ce privilège comme vous donneriez un petit verre à un malade souffrant de cirrhose, tout en niant mes droits fondamentaux, au nom de la nature et de la nation, tout en confisquant mes cellules et mes organes pour votre gestion politique délirante. Vous m'accordez ce courage comme on laisserait quelques jetons de casion à un addict au jeu, tout en continuant de refuser de m'appeler par un nom masculin, ou d'accorder mon nom avec des adjectifs non féminins, simplement parce que je n'ai ni les documents officiels ni la barbe.

[…] Mais quand en aurez-vous marre de vous asseoir face à notre « courage » comme on se met devant un divertissement ? Quand en aurez-vous marre de nous altériser pour devenir vous-même ?

M'accorder du courage serait-il donc, comme le formule Preciado, une manière de m'altériser, ou même de m'idéaliser, et au travers moi altériser les personnes queer ? Appeler une personne queer courageuse n'est pas sans appuyer l'écart qu'il existe entre cette personne et une norme ou un ensemble de normes. On a déjà félicité mes propres parents de m'avoir laissé choisir de faire des études d'art. Ce qui signifie que la norme serait de ne pas laisser ses gamins faire les études qu'iels désirent ! J'imagine sans difficulté qu'on les félicite également pour me permettre de vivre en tant que personne trans ! Mes ami⋅es ne pensent bien sûr pas à mal quand iels me disent que je suis courageuse. Bien sûr, cela part d'une bonne attention, ou d'une forme d'admiration. Mais cette admiration individualise un problème et résume la condition queer à ma propre personne, alors qu'il s'agit bien d'un problème global et systémique.

Je ne suis pas courageuse ; je suis fragile et sensible. Et c'est cette fragilité, cette sensibilité aigue qui m'ont mené à cette transition : ce n'est pas une question de courage. Si j'avais été courageuse, est-ce que je n'aurais pas plutôt continué à me genrer au masculin, et subir les normes virilistes qui pesaient sur mon genre en serrant des dents ? Je ne vois pas le courage à choisir la violence de la transphobie contre la violence du genre binaire. Je ne vois pas le courage à choisir la déviance marginalisée contre la raison écrasante et mortifère. Voici ce que nous dit TopBible à propos du courage :

Le courage, vertu du cœur, est une fermeté qui rend capable, en dominant la crainte, de supporter ou de surmonter les dangers, la douleur physique et de regarder en face la mort elle-même.

Permettez-moi, mes ami⋅es cisgenres, très chères personnes hétéronormées, de vous exprimer à mon tour mon admiration : je vous trouve très courageuses. Je vous trouve très courageuses de vous laisser étouffer sous le joug du mariage. Je vous trouve courageuses de vous laisser noyer par le modèle familial hétérosexuel et nucléaire. Je vous trouve courageuses de supporter l'asphyxie écrasante de la peur de l'altérité.

Encore Paul B. Preciado :

Mais parce que je vous aime, mes courageux égaux, je vous souhaite de manquer de courage, à votre tour. Je vous souhaite de ne plus avoir la force de répéter la norme, de ne plus avoir l'énergie de fabriquer l'identité, de perdre la foi en ce que disent vos papiers sur vous. Et une fois que vous aurez perdu tout courage, lâches de joie, je vous souhaite d'inventer un mode d'emploi pour votre corps. Parce que je vous aime, je vous désire faibles et méprisables. Car c'est par la fragilité que la révolution œuvre.

Là où on m'appelle "courageuse", je veux qu'on m'appelle "sensible". Là où on m'appelle "forte", je veux qu'on m'appelle "fragile". Je suis fragile et heureuse de cette fragilité qui me donne un sens et un goût à la vie. Je n'ai surmonté ni la peur ni le danger. Je vis dans le doute et le trouble, dans les méandres de l'entre-deux et de l'incertitude. Et je peux vous assurer, mes cisamies, que la vie n'est pas si mal ici.

— Velvet

Publié le : 10/08/2020
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Commentaires :

Ada : Chèr⋅e⋅s lecteur⋅ice⋅s, il n'y a aucun commentaire pour le moment.

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