Résidu Pentagone

Transition : les prémices

Hello hello! Ici, c'est la section "je raconte ma vie". Plus précisément, j'aimerais partager avec vous mes expériences personnelles avec la transidentité. Bien que je n'aie commencé à me genrer au féminin que récemment et auprès d'un nombre réduit de personnes, je me rends compte que mes premières expériences avec cette chose remontent à loin.

Alors, quel est "le moment où tout à commencé" ? Ce moment à partir duquel le long processus de découverte et de maturation a commencé ? Je pense pouvoir dire avec aisance que, pour moi, ça s'est fait sur un jeu en ligne. Ce jeu en ligne, c'était Nostale, un MMORPG coréen (jeu de rôle en ligne massivement multijoueur), plutôt du genre "paye pour gagner" (en aglais, on dit "p2w"). C'était le genre de jeu sur lequel vous pouviez passer plusieurs dizaines d'heures à amasser de l'expérience comme une machine pour espérer gagner un seul niveau. J'étais arrivée jusqu'au niveau 83, sur un serveur où les personnes qui avaient atteint le niveau maximal (99) se comptaient sur les doigt d'une seule main. Bref, c'est sur ce jeu en ligne que ça a commencé.

Ce n'est par ailleurs pas étonnant que ça commence là. Les personnes trans ont toujours été très présentes dès les débuts du jeu vidéo (pour des raisons qui sont celles que je vais évoquer plus loin), mais bien sûr c'est pas quelque chose qu'on va raconter à nos jeunes garçons cisgenres ! Ah bah non, il ne faudrait surtout pas que ça leur vienne à la tête, quelle idée !

Je ne sais plus quel âge j'avais à ce moment-là. Peut-être 13 ans ? En tous les cas, j'avais un personnage masculin qui était un épéiste, encore niveau 55~58 environ. Le plus souvent, je me battais en guerrier (chaque classe donne accès à plusieurs spécialisations, et il est possible d'en changer à tout moment). Bref, j'avais alors découvert l'existence d'un objet spécial : il s'agissait des potions de changement de sexe. J'avais ensuite lancé un pari quelconque à l'un des membres de ma guilde, pari que j'ai perdu, et je me suis donc retrouvée à faire boire une de ces potions à mon personnage, devant toute la guilde. Pouf ! Mon personnage était devenu une femme, et nous étions tous⋅tes hilares. Mais depuis, mon personnage est toujours resté ainsi.

Au fil du temps, je me genrais au féminin dans le jeu. Mon personnage était devenu une femme et je parlais comme telle, si bien que les autres joueu⋅r⋅se⋅s me pensais comme étant une joueuse. Bien sûr j'établissais une barrière aussi opaque que possible entre ma vie "virtuelle" et ma vie "réelle", pour me protéger et pour éviter qu'on me juge comme "un mec qui se prend pour une meuf". Et j'y arrivais, personne ne remettait en question ma féminité. Enfin, presque.

Il y avait un mec que j'avais rencontré au collège, il jouait aussi à Nostale —c'est par ailleurs grâce à lui que j'avais découvert ce jeu. Il n'hésitait pas à raconter que j'étais "un mec dans la vraie vie". Bien après cet épisode du changment de sexe de mon personnage, j'avais quitté ma guilde et j'en avais rejoint une autre. C'était une guilde de haut niveau, avec des joueurs expérimentés. L'un d'eux est par ailleurs monté au niveau 99. J'étais bien avec eux, ils étaient quelques uns à être actifs, et ils étaient plein de vie. Il me considéraient avec estime, comme une joueuse. Puis, un jour ils ont découvert… "La vérité" ! Ils ont découvert qu'en fait, Sonya était… un mec. Je soupçonne l'autre connard de leur avoir dit. Ce jour-là, je me suis sentie humiliée et trahie devant leurs moqueries. Je me souviens de ce qu'Elaëh, tête de guilde, avait dit : « Mais attends ! Il m'avait dit "t'es sexy", ça brise le mythe ! » Peu après, j'ai quitté la guilde. Je n'ai depuis plus jamais rejoint de guilde, et pourtant on me faisait des avances : toutes les personnes niveau 80 ou plus appartenaient à une guilde. Moi, pas. Je continuais en solitaire dans un jeu conçu pour être joué à plusieurs, accompagnée de mon Lion-loup niveau 75 (littéralement personne ne prenait ce familier, mais moi je l'aimais).

Il faut dire que, en dépit de la proportion à peu près équilibrée de personnages féminins et de personnages masculins sur ces types de jeux, il y a toujours plus de joueurs que de joueuses sur les MMORPG. Il n'est pas si rare que des joueurs choisissent des personnages féminins, et je n'identifie pas ça uniquement comme du machisme intégré (j'ai envie de voir des nichons en me battant). Réduire ce fait en le généralisant uniquement à un désir masculin hétérosexuel me semble injuste. La possibilité inouïe et facile qu'offrent les jeux d'incarner un personnage du sexe opposé, couplée à une forme d'anonymat (pseudonyme), est une chance inespérée d'échapper à l'ensemble des contraintes virilistes qui pèsent sur le genre masculin. Cela se traduit, chez certains joueurs, par "je ne veux pas qu'on pense que je suis gay / pédé" (là où le moindre caractère féminin chez un garçon impliquerait qu'il soit gay). De plus, avoir un personnage féminin n'implique pas de gagner moins d'argent, ou de subir l'ensemble des mécanismes machistes de notre société (bien qu'on n'échappe jamais complètement au harcèlement sexuel et aux remarques sexistes). Je peux être une femme forte, plus forte encore que les hommes, car les lois du jeu reposent sur des chiffres, des calculs mathématiques qui dépendent de mon équipement, de mon niveau, mais pas de mon sexe.

En revanche, il y a bien moins de joueuses qui prennent des personnages masculins sur les MMORPG. J'y vois quelques explications, comme le fait que les hommes trans soient inexistants dans les média et l'imagerie populaire. Dès lors qu'on parle de personnes transgenres dans un film quelconque, il s'agira d'une femme transgenre (blanche, très souvent), que l'on représentera de la manière suivante :

Un article sur Simonæ.fr, publié en décembre 2016, parle très bien de la (non-)visibilité des femmes trans dans la culture populaire et les média.

À côté, les hommes transgenres semblent complètement inexistants, trop inintéressants il faut croire. Il faut dire, entre être super mal représenté ou ne pas être représenté du tout, je crois que je préfère la deuxième option. Comment une joueuse aurait-elle envie de prendre un personnage masculin, si absolument aucun homme transgenre n'existe dans sa culture ? De plus, s'il y a moins de joueuses que de joueurs sur un MMORPG, alors mathématiquement, il y a moins de joueuses susceptibles de prendre des personnages masculins que l'inverse. Et, enfin, impossible de nier l'évidence : les personnages féminins des jeux vidéo sont aussi dessinés pour satisfaire le regard masculin hétérosexuel. Les personnages masculins des jeux vidéos, quant à eux, ne sont pas dessinés pour satisfaire le regard féminin hétérosexuel. Les personnages masculins sont plutôt des "modèles" (aussi mauvais soient-ils) de masculinité. Anita Sarkeesian parle très bien de l'hypersexualisation du corps féminin dans les jeux vidéo avec cette vidéo.

Ce qui donne lieu à un comportement qui consiste à demander "t'es un mec ou une meuf ?" à un personnage féminin, comme pour s'assurer que c'est une "vraie", et qu'on peut fantasmer tranquille sur elle sans avoir de mauvaise surprise. C'est une question qu'on m'a beaucoup posé.

Dans ma vie "réelle", je commençais déjà à avoir les cheveux longs à la fin du collège (donc, quand je jouais à Nostale), et je me vexais beaucoup quand on m'appelait "madame" ou "mademoiselle" par mégarde. Mais malgré cela, je gardais les cheveux longs. C'était sans doute une marque distinctive pour moi vis-à-vis des autres garçons, surtout au lycée. Une manière d'être un peu différente. J'ai toujours cherché à être différente, au final, comme si j'étais intimiment convaincue que le malheur résidait dans l'uniformité et dans l'homogénéité, que "faire le mouton" ne m'apporterait rien de bon.

C'est comme ça que le personnage de Sonya a émergé dans mon imaginaire. Mais Sonya n'était pas moi, elle était un personnage. Un personnage auquel je m'identifiais en partie, certes, mais un personnage quand même. J'avais même écrit un roman sur Sonya et ses compagnons, quand j'avais 16 ans… Le genre d'écrit que j'aurais bien trop honte de montrer à qui que ce soit.

C'est donc grâce à un jeu en ligne que j'ai pu avoir cette expérience là, l'expérience de performer un autre genre, en l'occurence le genre féminin. J'étais loin de me douter de ce qui adviendrait dans ma vie plus tard ! J'écrirai sans doute d'autres articles sur ce sujet là.

– Velvet

Publié le : 18/05/2020
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Ada : Chèr⋅e⋅s lecteur⋅ice⋅s, il n'y a aucun commentaire pour le moment.

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