Résidu Pentagone

J'ai perdu le privilège de m'en battre les couilles

Cela doit bien faire 8 mois depuis que j'ai entamé ma transition. Beaucoup de choses ont changé depuis le début de ce cheminement profond. Maintenant que je suis en plein dedans, je peux en témoigner à mon tour, comme l'ont fait de nombreuses personnes trans : le début d'une transition, c'est la merde. C'est une lente descente vers les profondeurs de l'incertitude. Une descente qui nécessite d'y laisser de lourdes plumes. Ces plumes d'acier, ce sont mes anciens privilèges.

Je veux que nous soyons clair sur une chose. Avant tout cela, j'étais un grand jeune homme blanc cisgenre aux apparences complètement hétérosexuelles — je parle d'apparences car l'idée de baiser avec un mec ne me rebutait pas. Je suis maintenant une femme trans lesbienne qui a encore son ancienne identité qui lui colle au cul comme une verrue dégueulasse. Alors que je me sensibilisais à des questions féministes, je n'avais aucune idée de l'ampleur du gouffre.

S'en battre les couilles

S'en battre les couilles. En voila une expression couillue et dégueulasse. C'est une expression qui me répugne car j'ai le sentiment intime qu'elle résume en elle-même les violences que je traverse.

Les couilles, symbole de masculinité virile, courageuse et audacieuse. Avoir des couilles, c'est s'imposer, parler fort et se dresser face aux autres, pitoyables et faibles qu'iels sont. Prendre ses couilles et les poser sur la table, comme on dit. Pour insulter un homme viriliste, dites-lui que ses couilles lui font défaut. Il ne le supportera pas.

Qui a le privilège de s'en battre les couilles ? Certainements pas les minorités. Certainement pas les femmes. Certainement pas les personnes trans. Certainement pas les queer. Ceux qui s'en battent les couilles en premier lieu, ce sont les hommes cisgenres, hétérosexuels, non racisés, valides, neurotypiques, riches et non concernés par le monde qui les entoure.

J'ai perdu le privilège de m'en battre les couilles de mes fringues. Je ne peux plus sortir avec une tenue négligée. Le regard d'autrui pèse sur mon corps, la police du genre me guette et surveille mon accoutrement. Mon apparence doit être plus contraignante que celle d'un homme, sans quoi je ne serai pas assez féminine. Mon apparence doit être plus féminine que celle d'une femme cisgenre, sans quoi on me prendra pour un homme. Mon apparence doit être impeccable et susciter l'admiration, sans quoi je ne donnerai pas une bonne image des personnes trans dans mon milieu.

J'ai perdu le privilège de m'en battre les couilles de la rue. Autrefois, j'étais indifférente à cet espace de passage. Maintenant, je le redoute. Sortir dans la rue est devenu plus compliqué, et je ne parle pas seulement de contexte sanitaire. J'ai peur du regard d'autrui.

J'ai perdu le privilège de m'en battre les couilles du corps médical. Je ne peux plus consulter des professionnel⋅les de santé sans redouter de me faire mégenrer, de me faire appeler "monsieur" à outrance et de subir des violences transphobes. Les femmes grosses (et pas que) ont généralement peur d'aller chez le médecin à cause des réflexions grossophobes qu'elles peuvent se prendre dans la gueule. Je ne suis pas grosse mais je comprends cette angoisse profonde de la violence du corps médical qui peut être froid et s'improviser les juges supérieurs de nos corps.

J'ai perdu le privilège de m'en battre les couilles de ce que pensent les autres de moi. La féminité a cela de particulier qu'elle ne se définit pas vraiment elle-même, mais se définit plutôt par le regard des autres. J'ai peur que les autres pensent que je ne suis qu'un travesti. J'ai peur que les autres pensent que je ne suis qu'un homme aux fétiches déviants et pervers. J'ai aussi peur que le regard des autres se ballade sur mon corps comme la main non consentie d'un abuseur sexuel.

J'ai perdu le privilège de m'en battre les couilles de ce que déblatèrent les connards au pouvoir. J'ai des droits encore fragiles en tant que personne trans. La Pologne, un pays dans lequel plonge certaines de mes racines familiales, dispose de zones non-LGBT : littéralement des espaces où mon existence même est illégale. Mes engagements féministes ne concernent plus seulement mes amies, mais elles me concernent désormais aussi, et ce de manière très profonde. Je ne peux plus faire preuve d'insensibilité envers quelque chose qui me concerne aussi fortement. Je fais des cauchemars où je me fais violer. Je n'ai jamais fait de tels rêves auparavant.

J'ai perdu le privilège de m'en battre les couilles de mon avenir professionnel. Être une femme trans ampute sévèrement mes chances d'obtenir un emploi après mes études. Je ne sais même pas ce que je vais faire de ma vie. Apprendre les travers du capitalisme mondial intégré ne vous apprend pas à y survivre. Apprendre que les femmes et les trans galèrent à trouver du boulot ne vous apprend pas à en trouver vous-même.

J'ai perdu le privilège de m'en battre les couilles de mes proches. Je ne peux pas survivre sans mes parents, mes ami⋅es et ma copaine. Je n'ai jamais autant communiqué avec mes parents depuis le début de mes études supérieures. Leur soutien et leur compréhension sont devenus plus importants que jamais. Les hommes cis n'ont pas souvent le travail d'entretien des rapports sociaux à faire. Les mères, les petites amies ou les mariées pensent même à la santé de ces hommes à leur place.

J'ai tout simplement perdu le privilège de dire "je m'en bats les couilles".

Ce qu'il me reste, derrière ce plumage tombé, c'est une colère profonde…

Et sans doute la promesse de ne pas mourir dans le cadavre de l'homme que j'étais censée devenir.

Publié le : 16/11/2020
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Ada : Chèr⋅e⋅s lecteur⋅ice⋅s, il n'y a aucun commentaire pour le moment.

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