Résidu Pentagone

Transition : le prénom

Dans la continuité du premier article que j'ai rédigé, Transition : les prémices, je vais vous raconter ma vie. Et ce, dans plusieurs optiques : pour commencer, écrire est un support d'introspection pour moi, mais rédiger ces articles est surtout un moyen de partager mon expérience de vie, et cette chose est très importante à mes yeux.

Pourquoi ? Je pense qu'il est nécessaire pour les personnes LGBT d'écrire, de réfléchir et de témoigner au sujet de leurs identités. Les témoignages de personnes trans que j'ai eu l'occasion de lire ou de voir dernièrement agissent comme un énorme soutien pour moi. « Je ne suis pas seule », voila ce que je peux me dire quand je me promène sur wakening princess, par exemple. Et de toutes façons, si nous n'écrivons pas sur nous, d'autres le feront, et la plupart du temps, ils le feront très, très mal. Donc, autant s'en occuper soi-même. Attention toutefois, je tiens à préciser que mon expérience de la transidentité n'est pas "représentative", que chaque personne transgenre peut vivre les choses très différemment, même si je reste convaincue qu'il y a un ensemble de points communs à la plupart des expériences transgenres.

Pour cet article, donc, je tiens à vous parler de mon prénom. Le prénom, pour une personne transgenre, est un sujet particulièrement important. Un personne répond de son prénom. Lorsqu'on vous appelle par votre prénom, vous vous retournez —ou pas, il se peut que vous soyez sourd. Lorsque vous vous présentez face à quelqu'un, ou encore face à un public, la première chose que vous dites est votre prénom. Ensuite viendront, sans doute, votre âge, votre profession, votre métier ou vos sujets d'études, etc. Mais le prénom vient en premier. Il ne me semble pas nécessaire d'argumenter davantage que le prénom est une composante essentielle d'une personne.

Lorsque vous venez au monde, vous vous voyez attribué⋅e un prénom (ou plusieurs) par vos / votre parent(s). Vous vous voyez également attribué⋅e un genre, en fonction de votre organe génital. Le prénom est la plupart du temps un prénom genré ou encore un prénom qui semble plus féminin que masculin ou l'inverse (Camille est un prénom neutre, mais semble plus féminin que masculin en français). La plupart du temps (tout le temps ?), une personne transgenre change aussi de prénom lorsqu'elle transitionne, ce qui est logique. Le prénom de naissance renvoie au genre attribué à la naissance, ainsi qu'à l'ensemble des expériences de malaise et de malêtre que la personne a pu vivre avant de transitionner. C'est pour cela qu'employer le prénom de naissance d'une personne transgenre, ou même chercher à le connaître, peut être particulièrement blessant, invalidant et violent à son égard. Lorsqu'une personne transgenre change de prénom, son ancien prénom d'usage devient ce qu'on appelle un morinom, ou deadname. Le morinom n'est pas le "vrai prénom" d'une personne trans. Le vrai prénom est celui utilisé par la personne concernée.

Le choix est la différence fondamentale entre un prénom de naissance et un prénom choisi par la personne qui le porte. Dans le cas d'un prénom de naissance, c'est vos parents qui ont réfléchi à un prénom pour vous et qui vous l'ont donné. Dans le deuxième cas, c'est vous-même qui avez fait ce choix, et cette chose-là peut être à l'origine de conflits violents entre une personne transgenre et ses parents. Mais quand on y réfléchit, qui devrait avoir le dernier mot ? Les parents qui ont choisi le prénom, ou bien l'enfant qui a porté ce prénom qui ne lui convient plus ? Mon opinion est claire, la personne qui porte le prénom est la mieux placée pour savoir si ça lui convient ou pas.

Alors, qu'en est-il de mon propre prénom : Velvet ?

TW : Cette section mentionne le suicide

J'ai rencontré pour la première ce prénom au travers d'un personnage dans un jeu vidéo sorti en 2016 : Tales of Berseria. Enfin, quand je dit "j'ai rencontré ce prénom pour la première fois", ça implique le personnage qui incarne ce prénom. Tales of Berseria est un JRPG (Japanese Role Playing Game) appartenant à la saga des Tales of. Dans le jeu, vous incarnez Velvet Crowe, une jeune femme vivant dans un paisible village, avec son petit frère, malade et souvent fiévreux, ainsi que son beau-frère, un exorciste impassible aux cheveux blancs qui était marié à la grande sœur de Velvet, morte depuis plusieurs années. Tout semble paisible, jusqu'au moment où un événement tragique advient : lors d'une nuit rouge, tous les villageois sont transformés en démons. Pour mettre un terme à ce fléau, le beau-frère de Velvet sacrifie son petit frère, devant ses yeux horrifiés.

Velvet devient alors un monstre, croupissant 3 ans au fond d'une prison, nourrie de haine envers son beau-frère qui devint entre temps le sauveur de l'humanité. Vous entamez alors une histoire, celle de la vengeance de Velvet Crowe. Ce qui est assez beau avec cette histoire, c'est que vous êtes une véritable menace publique, et vous voulez vous attaquer à l'homme qui a "sauvé l'humanité". Bien sûr, comme on est dans un JRPG, Velvet a 19 ans et se trimballe à moitié à poil, parce queeeee… C'est un démon ? Exceptionnellement, je vais garder mes pulsions féministes pour moi, car ce n'est pas le sujet ici.

J'avais énormément d'empathie pour cette femme monstrueuse en quête de vengeance. Elle crachait une haine viscérale à la figure du monde, et cette colère profonde était extrêmement inspirante pour moi. J'adorais Velvet, ainsi que son style de combat brutal. Malgré toute sa haine, sa froideur et son bras monstrueux, elle restait un personnage très touchant, encore en deuil de son petit frère. L'histoire était suffisament bien construite pour que le/la joueur⋅se ressente beaucoup d'empathie envers ce personnage.

Vint ensuite une période de ma vie où je me suis dit « Eehh mais tiens ! Et si je jouais à Wakfu ? »

Bon sang, j'aurais aimé qu'on me colle une claque à ce moment là.

Bref, je me suis mise à jouer à ce MMORPG. Le premier personnage, qui fut aussi celui avec lequel j'ai le plus joué, était une femme éniripsa (des espèces de fées qui soignent, excessivement "féminines"). Je l'avais appelé Velvet Wrath. J'amais bien cette opposition entre velvet (le velours, en anglais) et wrath (la colère). J'y projetais un peu de Velvet Crowe, bien sûr. Il s'avère que j'étais très, très attachée à ce personnage. Il s'avère aussi qu'il y avait une communauté de RP (Role Play) dans Wakfu. Il s'avère également que je faisais pas mal de RP. Il s'avère tout autant que la communauté de Wakfu est… Ugh ! Irrespectueuse et infantile, avec ses rares petits lots d'exceptions. Je la déteste. Et même dans ses petits lots d'exceptions, j'avais pas intérêt à parler de féminisme ou de question de genre, SÛREMENT PAS ! Autrement, on me collait l'étiquette "SJW féminazie" sur le front. Bien joué, les mecs.

En jouant sur Wakfu, et plus particulièrement en faisant du RP, ça devenait de plus en plus un calvaire pour moi. Il y avait bien plus de gens odieux, malsains et insultants que de personnes bienveillantes. L'un de mes problèmes est que j'étais profondément attachée à mon personnage, je me projetais dans elle. Velvet, c'était un peu Sonya 2.0. Donc je recevais tout avec intensité, y compris les insultes. Velvet Wrath s'était par ailleurs retrouvée au milieu d'un quatuor amoureux lesbien, dont deux d'entre elles étaient trans. L'un des problèmes, c'est que tout ce que les joueurs qui incarnaient les copines de Velvet savaient de la transidentité se résumait au porno futanari : des animations de femmes invraisemblables avec des grôôôôsses bites. Autrement dit, ils savaient pas grand chose.

Je garde un très mauvais souvenir de mon expérience de jeu sur Wakfu. Il fallait que je trouve un moyen de sortir de ce jeu et de cette communauté toxique et pourrie qui me rendaient mal dans ma peau. Alors, j'ai pris la décision de faire suicider mon personnage. Oui, je sais, j'aurais juste pu désinstaller le jeu de mon ordinateur, mais ce n'était pas suffisant. Et si je voulais y retourner un jour ? Non, le suicide de mon personnage était pour moi une façon d'empêcher la possibilité d'un retour, à tous prix. Mon personnage avait trop souffert, et j'avais besoin d'un nouveau départ. Ce suicide de personnage n'était pas seulement une fin, mais plutôt l'opportunité d'une renaissance, ailleurs.

Seulement, à chaque nouveau jeu que j'entamais, à chaque nouvelle partie, le prénom de Velvet revenait toujours. Je n'ai pas le souvenir d'avoir appelé mes personnages principaux par un autre prénom que celui-ci depuis que j'ai arrêté Wakfu. Velvet n'était plus seulement un personnage, c'était… Moi.

Puis vint le jour où on m'appela par mon vrai prénom

C'était en fin novembre 2019, le jour de la soirée d'intégration à l'école. Les soirées d'intégration sont une sorte de tradition festive dans notre école, où les élèves de deuxième année préparent une fête avec un thème pour les élèves de première année. Bien sûr, tous⋅tes les étudiant⋅e⋅s de l'école viennent, toute année confondue. À cette occasion, j'avais décidé que je me déguiserais en policière sexy. Pour être tout à fait honnête, ce déguisementt était surtout un prétexte pour performer le genre féminin, en plus de taper dans un registre sexy. Je portais la barbe depuis des années, et ce jour-là, je l'avais intégralement rasée. Mais ce n'est pas tout : il fallait que je me maquille. Comme je n'ai jamais eu de fard, de mascara ou de rouge à lèvre entre les mains, je n'y connaissais rien. J'ai donc fait appel à une de mes amies, qui se présentait toujours bien maquillée. On va l'appeler… Johanne. Avant la soirée, je me suis donc rendue chez elle pour me maquiller.

Avant de commencer le maquillage, j'ai dit à Johanne que désormais, je me genrerais au féminin jusqu'à la fin de la soirée. « As-tu choisi un prénom ? », m'a-t-elle alors demandé. Le prénom de Velvet me trottais dans la tête depuis si longtemps. Je n'aurais pas osé prendre l'initiative de demander à m'appeler Velvet, mais Johanne semblait familière avec les expériences transgenres. Alors, sans hésiter, je lui ai répondu « Velvet ». J'étais si heureuse qu'elle m'ait demandé mon prénom. « Okay, Velvet ! », a-t-elle dit en souriant. On a ensuite passé plus d'une heure à me maquiller. J'étais impressionnée. Le résultat dépassait de loin toutes mes attentes.

La soirée elle-même n'était pas une grande réussite pour moi. La piste de danse avait une acoustique si mauvaise que j'étais incapable d'entendre quoi que ce soit d'autre que des grondements sourds (j'avais des bouchons d'oreille, ça aide pas). Il n'y avait que de l'alcool au bar, et dehors les gens discutaient en fumant dans le froid. Donc je me retrouvais à ne pas danser sur la piste de danse, à ne pas boire au bar et à ne pas fumer dehors. Néanmoins, c'était quand même un moment mémorable. J'attirais l'attention et un nombre incalculable de gens, même des personnes avec qui je n'avais encore jamais discuté, sont venus me complimenter, me dire que j'étais belle, ou canon, ou impressionnante, ou « plus sexy que d'habitude » ! J'étais une bombe dans le cœur de mes camarades. Cette douche de bienveillance et de compliments m'avait fait le plus grand bien. Je me suis sentie vivante, complète, charismatique à souhait. Je me souviens encore de Johanne, fière d'être avec moi, dire aux gens « C'est Velvet ! ». Je la créditais alors sur ses incroyables talents de maquilleuse. Je pense que, ce qui impresionnait aussi autrui, c'est que cela semble si soudain. C'est la surprise. Je me souviens de certaines de mes amies m'avoir dit qu'elles avaient toujours pensé de moi que j'étais un homme cisgenre hétéro.

Ce n'est que plus tard, lors du confinement qui a débuté en mars 2020, que j'ai concrètement adopté ce prénom, que j'ai commencé à signer mes courriels sous le nom de Velvet, et que je me faisais appeler comme tel. J'ai fait part de mon souhait de l'adopter comme prénom d'usage auprès de mon école, puisque certaines universités et établissements d'études supérieures en France donnent la possibilité aux étudiant⋅e⋅s de s'inscrire sous un prénom d'usage (comme l'université Lumière Lyon 2, par exemple). J'ai décidé de m'outer comme femme trans, ne serait-ce qu'auprès de mon école et de mes ami⋅e⋅s. La famille, heu, on verra plus tard.

J'aime aussi beaucoup le fait que la première fois qu'on m'ait appelé Velvet soit à l'occasion d'une fête. La vie d'une personne queer est souvent semée d'obstacles, hantée par la crainte de l'invalidation, de la haine et de l'intolérance. En résumé, c'est pas toujours rose. Je vis moi-même dans la peur, celle de ne pas être valide auprès de mes propres parents par exemple. J'ai aussi peur de la rue. J'ai peur de me faire repérer, de subir des violences psychologiques ou physiques. Je n'ai pas lu un seul témoignage de personne trans qui ne mentionne pas cette peur, le harcèlement, les violences subies… Mais l'un de mes professeurs m'a dit une fois que le genre ne devrait pas être source d'angoisse ; le genre devrait plutôt être le lieu d'une célébration. Je ne suis pas en train de transitionner par envie masochiste de me faire traiter comme de la merde, mais par volonté d'être enfin moi-même, de vivre heureuse, de me connaître et de me reconnaître.

Alors, pour toutes les personnes queer qui traversent elles-mêmes des doutes et des temps troubles ; n'oubliez pas qui vous êtes, n'oubliez pas de célébrer votre force de vie, votre sexualité ou votre expression de genre. Je pense qu'il s'agit d'une de nos plus grandes forces : ce goût si intense de la vie qui sait faire voler en éclat l'oppression.

Publié le : 05/06/2020
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Commentaires :

Chocobo, nb, le 6/06/2020, 17:34:43 :


I'm soooooooooooooo proud of you !
Célébrons nos identités et nos vies queer avec joie et fierté !
Les transitions comportent des moments difficiles, de doutes, mais il y a aussi des moments d'euphorie, quand on se sent pleinement en accord avec son genre, qu'on commence à aimer ou à accepter son corps. Les transitions sont aussi marquées par la rencontre de nouvelles personnes (et/ou la redécouverte de personnes), par la découverte de nouveaux aspects de nos vies.
Je te souhaite une bonne exploration de genre !


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